« Jamais je ne planterai de maïs sur ma terre cette saison 2027 A ! La pluie a tardé, et quand viendra le moment de semer mes haricots, le maïs sera encore au champ. Et en plus, il n'est même pas rentable ! Mieux vaut louer un boisement pour avoir des tuteurs pour mes haricots. »
« Moi, jamais je n'abandonnerai le maïs ! Avec le haricot, c'est tout ce qui nous fait vivre ! »
« Moi, je vais faire les deux. Je planterai le maïs avec un bon écartement et, à l'Impeshi, j'y ajouterai le haricot. Avec ma méthode à moi, le maïs servira de tuteur : plus besoin d'en acheter. Les tuteurs sont devenus trop chers, ce n'est plus supportable ! »
Telles étaient les discussions entre paysans et paysannes dans le bus qui me ramenait de Gitega. Je devais rentrer d'urgence et j'avais décidé de ne pas attendre mes collègues. À peine arrivé à la gare routière, j'ai vu les « kokayi » se précipiter vers moi, chacun voulant faire de moi son client. Apercevant un bus presque plein, j'ai renoncé au probox et j'y suis monté. Cela faisait si longtemps que je n'avais pas voyagé en bus! Des passagers de tous horizons sur le tronçon Karusi–Gitega–Muramvya–Bujumbura, un air frais, une atmosphère bienveillante et joyeuse, des échanges francs : le voyage s'annonçait agréable.
Je commençais à m'assoupir lorsque, tout à coup, la première intervention, celle sur le maïs, m'a tiré de ma torpeur. J'étais désormais bien éveillé : cette conversation me concernait au plus haut point. J'ai écouté en silence, sans intervenir, de peur de rompre la spontanéité des échanges, et j'ai tout noté, mot pour mot.
« C'est comme le café : jamais je n'investirai dans le café, ce n'est plus rentable ! Pour le palmier à huile, au moins, on peut obtenir un crédit. Mais une plantation de caféiers, les banques ne la prennent pas du tout en considération !»
« Le café, il faut savoir s'y prendre. Moi, je distribue des plants de caféiers sans avoir la moindre plantation, et je fais de bons bénéfices. »
« Plutôt que de produire du maïs, il vaut mieux en faire le commerce. Pareil pour la vache : celui qui l'élève y perd, c'est à la revente qu'on gagne !»
« En avril, après la campagne Impeshi, nous n'aurons plus rien. Nous allons mourir de faim.»
« J'ai appris sur les réseaux sociaux qu'on va nous rembourser l'argent des engrais, à l'endroit même où nous avons payé. Mais j'ai une urgence à Bujumbura. J'espère qu'on acceptera que je me fasse représenter. »
« Chez nous, le recensement des exploitations s'est fait en une seule journée. Quand je l'ai appris le lendemain, il était déjà trop tard. »
Vers la fin du trajet, j'ai fini par demander à chacun d'où il venait : Karusi, Bugendana, Gitega… Des producteurs du cœur agricole du pays, ceux-là mêmes sur lesquels reposent les ambitions de production nationale.
Arrivé à Bujumbura, je n'ai cessé de repenser à ces échanges. Car derrière chaque exclamation se cachait une question de fond.
Il y a d'abord la question des associations de cultures. Le troisième intervenant n'a rien inventé : Associé au haricot, le maïs valorise mieux la terre ; le haricot enrichit le sol en azote ; le maïs lui sert de tuteur vivant ; et lorsque la pluie fait défaut, une culture compense souvent l'autre. Sur des exploitations qui dépassent rarement un demi-hectare, cette pratique n'a rien d'archaïque : c'est une véritable assurance. Or, ces dernières années, l'encadrement a souvent encouragé les cultures pures et le regroupement des parcelles en monoculture, au nom de l'intensification et d'une distribution plus aisée des intrants. La question mérite d'être posée sans détour : comment intensifier sans priver le paysan de sa première protection contre le risque ? Bien conduites, avec des écartements et des densités appropriés, les associations de cultures devraient être documentées, expérimentées et intégrées aux messages de vulgarisation plutôt que découragées.
Vient ensuite le problème des tuteurs. Que des paysans en viennent à louer un boisement pour s'en procurer en dit long : le haricot volubile, plus productif, coûte de plus en plus cher à conduire, et la pression s'accentue sur les rares arbres qui subsistent. Une filière organisée de tuteurs, l'agroforesterie à base d'essences à croissance rapide, ou précisément le maïs tuteur, offrent des pistes concrètes pour concilier production et préservation de l'environnement.
Il y a aussi le climat. La saison 2027 A s'ouvre sur des pluies tardives, et c'est tout le calendrier cultural qui s'en trouve décalé : le maïs occupe encore le champ à l'arrivée de l'Impeshi, la récolte est compromise, et la période de soudure d'avril s'annonce difficile. Il ne s'agit plus d'un accident, mais d'une tendance. Un plan de riposte aux sécheresses prolongées s'impose : des variétés à cycle court disponibles au bon moment ; la petite irrigation ; la mise en valeur des marais en saison C ; et des stocks de proximité pour franchir la soudure.
Se pose ensuite la question de la rentabilité. Lorsqu'un paysan affirme que le maïs ne paie pas, et qu'un autre en conclut qu'il vaut mieux revendre que produire, ce n'est pas de la paresse : c'est un calcul. Semences, engrais, main-d'œuvre, transport, puis un prix de vente qui ne couvre pas toujours l'effort consenti : la valeur se crée ailleurs que dans le champ, chez celui qui achète, stocke et revend. Il en va de même de l'éleveur face au commerçant de bétail. Des politiques de prix favorables aux producteurs, le stockage groupé et le warrantage par l'intermédiaire des coopératives permettraient au paysan de ne plus brader sa récolte au moment où les cours sont au plus bas.
Le café illustre ce même paradoxe. Pourvoyeur historique de devises pour le pays, il ne fait plus rêver ceux qui le cultivent : vergers vieillissants, rendements faibles, prix au producteur jugé insuffisant, et surtout aucune banque disposée à financer une plantation qui n'entrera en production qu'au bout de trois ou quatre ans. Le palmier à huile, lui, trouve preneur auprès des banques. Et le voyageur le plus satisfait du bus était celui qui vend des plants sans posséder un seul caféier ! Relancer les filières d'exportation exigera de véritables incitations : un prix rémunérateur, un paiement rapide, la régénération des vieux vergers, ainsi que des produits de crédit, des systèmes de motivation des cultivateurs de café.
L'accès au crédit agricole demeure d'ailleurs le maillon faible. Le paysan ne dispose ni d'un titre foncier mobilisable en garantie, ni d'un revenu régulier, et les institutions financières considèrent l'agriculture comme un secteur à risque. Des systèmes de financement adaptés, des systèmes de subvention méritent un appui accru.
Reste la communication. Un remboursement d'engrais appris sur les réseaux sociaux, un recensement des exploitations bouclé en une journée et découvert trop tard : voilà des paysans exclus non par mauvaise volonté, mais faute d’information : ce sont des gestes simples, mais ils déterminent qui sera compté et qui ne le sera pas. Car un ménage absent du recensement, c'est demain un ménage absent des statistiques, des distributions et des programmes.
Enfin, le renforcement des capacités. Ces échanges révèlent des paysans qui raisonnent en termes de coûts et de bénéfices, mais le plus souvent à l'estime. Le calcul élémentaire de la rentabilité d'une culture, la tenue d'un petit cahier de dépenses et de recettes, autant d'outils qui transforment l'intuition en décision éclairée et donnent au paysan des arguments, face à l'encadrement comme face au marché.
Associations de cultures, communication, plan de riposte à la sécheresse prolongée, politiques de prix en faveur des producteurs, incitations en faveur des filières d'exportation, accès au crédit, calcul élémentaire et CEP : tels sont les leviers sur lesquels l'ensemble des parties prenantes : État, partenaires techniques et financiers, organisations paysannes, institutions financières devraient réfléchir sérieusement et agir de concert.
Ce jour-là, dans ce bus, personne n'a prononcé les mots « souveraineté alimentaire ». C'est pourtant bien d'elle qu'il était question. Faute de prendre au sérieux la parole des producteurs eux-mêmes, nous risquons de voir s'installer un désintérêt progressif pour l'agriculture durable, et de compromettre tout espoir de souveraineté alimentaire. Les paysans ont déjà posé leur diagnostic. Écoutons-les !