1. Ce que dit le communiqué
Le Ministère ayant l’agriculture, l’élevage et l’environnement dans ses attributions autorise désormais les fermiers exploitant de vastes superficies, ainsi que les producteurs réunis en coopératives, à demander l’autorisation d’importer des engrais. La demande doit préciser le tonnage et le pays d’origine. Sont concernés le DAP, l’urée, le KCl et les produits similaires aux formules FOMI Imbura, FOMI Bagara et FOMI Totahaza. Les opérateurs chargés des importations sont priés de se conformer au communiqué.
Une mention appelle une clarification: le texte exclut les «engrais liquides». Trois autres points conditionnent la portée réelle de la mesure et mériteraient d’être précisés par le Ministère: les critères d’éligibilité (superficie minimale, statut juridique, capital exigé), le régime de subvention applicable aux engrais importés, et les modalités d’accès aux devises.
2. Un tournant après sept ans de monopole
Depuis la saison 2019 B, l’importation des engrais a été réservée au promoteur de l’usine FOMI, qui a remplacé le DAP, l’urée et le KCl par ses formules organo-minérales (rapport PAPAB 2019). Le Programme national de subvention des engrais (PNSEB) est ainsi devenu un canal unique: l’agriculteur verse une avance puis un solde, et attend une livraison dont la date et le volume lui échappent.
Le coût de ce modèle est considérable. En 2024, 307 milliards BIF ont été consacrés à la subvention des fertilisants, soit 64 % du budget du ministère de l’Agriculture, qui s’élevait à 479,7 milliards BIF (Yaga, 2026). Les prix officiels de la saison C 2024 montrent l’ampleur de la prise en charge publique: le sac de 25 kg de FOMI Imbura coûtait réellement 75 216 BIF et l’agriculteur en payait 31 000 (58,8 % subventionnés) ; le sac d’urée coûtait 73 755 BIF pour 33 000 payés (55,3 %) ; le sac de FOMI Bagara coûtait 67 545 BIF pour 28 000 payés (58,5 %) (Burundi Eco, juillet 2024).
Malgré cet effort, le système ne tient pas ses promesses. Début 2026, des agriculteurs attendaient toujours des engrais commandés et payés depuis près de deux ans (Iwacu). Fin 2025, FOMI attribuait elle-même les blocages à la rareté des devises (Yaga). En août 2026, le FORSC relevait encore des cas de paysans détenteurs de reçus mais sans engrais (déclaration du FORSC). Enfin, le FMI notait que la prime du marché parallèle des changes restait d’environ 100 % fin avril 2026 (FMI).
Dans ce contexte, l’ouverture des importations répond à une demande ancienne des économistes et de la société civile. Reste à savoir à qui elle profitera réellement.
3. Qui pourra réellement importer ?
Le nombre de coopératives.
Le mouvement coopératif s’est développé très vite depuis la création de l’ANACOOP en 2019. Au 31 mars 2021, 10 164 coopératives étaient enregistrées (Jimbere). En 2024, l’ANACOOP en déclarait plus de 15 000 (Iwacu). Les coopératives de production (44 %) et multifonctionnelles (38 %) dominent, et la majorité des coopérateurs sont de petits paysans (Jimbere).
Leur capacité financière.
Il n’existe pas, à notre connaissance, de publication consolidée des chiffres d’affaires des coopératives burundaises. Les données disponibles portent sur le capital social déclaré et sur le patrimoine. Elles convergent: les coopératives sont nombreuses, mais faiblement capitalisées. Les 325 coopératives enregistrées entre mars et juin 2020 déclaraient ensemble environ 2 milliards BIF de parts sociales, soit en moyenne 6,2 millions BIF par coopérative (RTNB).
Les coopératives collinaires créées à l’initiative de l’État ont chacune reçu un appui public de 10 millions BIF, sous forme de crédit sans intérêt (Jimbere). À notre connaissance, ce sont les coopératives de base les mieux financées du pays. Or, sur 2 911 d’entre elles évaluées par le FONIC, 62 % avaient un capital supérieur à 10 millions BIF, 30 % entre 5 et 10 millions et 8 % moins de 5 millions. La première du classement national dépassait 88 millions BIF (Mininter). Le ministre de l’Intérieur a par ailleurs évoqué en 2024 quelques coopératives dégageant plus de 300 millions BIF de bénéfices, sans en préciser le nombre (Iwacu).
Le seuil d’accès à l’importation.
ADIP a estimé le capital nécessaire pour importer un lot minimal, avec des hypothèses prudentes. Le lot retenu est un chargement routier d’environ 30 tonnes. Le coût de revient est de 2,7 à 3,0 millions BIF la tonne, d’après les prix réels non subventionnés publiés en 2024 (67 545 à 75 216 BIF le sac de 25 kg). Ce calcul n’inclut ni la prime sur les devises, ni les frais de dossier et d’analyse de qualité, ni le stockage, ni l’immobilisation des fonds pendant deux à quatre mois.
Résultat : 30 tonnes à 2,7 à 3,0 millions BIF la tonne représentent 81 à 90 millions BIF par lot, soit en pratique 90 à 100 millions BIF frais annexes compris. Ce seuil est environ 15 fois supérieur au capital moyen d’une coopérative (6,2 millions BIF). Même parmi les coopératives les mieux financées, aucune des 2 911 évaluées n’atteint ce niveau, la première se situant à 88 millions BIF. En retenant généreusement quelques dizaines de structures très performantes, la part des coopératives capables d’importer seules reste inférieure à 1 % des quelque 15 000 enregistrées.
À titre de repère, un lot de 30 tonnes couvre les besoins annuels d’environ 255 ménages, sur la base des 117,6 kg d’engrais par ménage distribués en 2018 (rapport PAPAB 2018). C’est l’échelle d’une coopérative ou d’une petite union, non celle d’un grand importateur. Le blocage n’est donc pas la taille du besoin, mais la capacité de financement.
4. La question du reste
Si moins de 1 % des coopératives et une poignée de grands exploitants peuvent importer, que deviennent les autres? En 2020, 1 026 595 ménages étaient enregistrés au PNSEB, soit environ 68 % des ménages agricoles (rapport de clôture PAPAB). Pour eux, trois risques se dessinent.
Premier risque, une agriculture à deux vitesses : les exploitants capitalisés obtiendront l’engrais à temps, au prix réel, tandis que la grande majorité restera suspendue à un circuit subventionné dont les défaillances sont connues.
Deuxième risque, un engrais importé hors de portée : sans subvention, le paysan paiera le sac 2,2 à 2,4 fois plus cher qu’au guichet du PNSEB. Seules les cultures de rente et les exploitations commerciales pourront absorber ce coût.
Troisième risque, la captation de la mesure : des opérateurs commerciaux pourraient se présenter sous forme coopérative pour obtenir des autorisations, sans bénéfice réel pour les petits producteurs.
L’implication récente de l’État a permis de regrouper les populations en coopératives. Mais regrouper n’est pas capitaliser. Ouvrir le marché sans capitaliser les organisations paysannes revient à ouvrir une porte que la plupart ne peuvent pas franchir.
5. Une opportunité : réserver la subvention aux petits et moyens producteurs
La mesure peut aussi être lue autrement. En ouvrant l’importation, l’État offre aux industriels, aux grands commerçants, aux grandes plantations et aux exploitations commerciales un accès direct et régulier à l’engrais, au prix du marché. Ces acteurs n’ont pas besoin d’être subventionnés. Si la réforme les oriente vers l’importation, la subvention publique pourrait être concentrée sur ceux qui en ont réellement besoin : les paysans, les petits et les moyens producteurs. C’est, à notre sens, la meilleure justification de la réforme, à condition de s’en assurer concrètement.
Le risque inverse est réel : un double accès, où les mêmes opérateurs importent pour leurs propres besoins tout en continuant de bénéficier des engrais subventionnés, ou revendent ceux-ci au prix du marché. Le ministre lui-même a reconnu que des engrais manquant au Burundi se retrouvaient dans les pays voisins (Iris News). Plusieurs garde-fous permettraient de s’assurer que seuls les petits et moyens producteurs restent subventionnés :
Bien appliqués, ces garde-fous auraient un double effet : réduire la facture de la subvention, puisque les gros consommateurs en sortent, et libérer des ressources pour les mesures proposées ci-dessous.
6. Les propositions d’ADIP
Convertir une partie de la subvention en capital des coopératives.
Les montants qui servaient à subventionner l’engrais peuvent devenir un levier durable s’ils sont affectés au capital des coopératives, sous forme de dotation ou de fonds renouvelable. Une subvention se consomme en une saison ; un capital se reconstitue et se réinvestit. Des calculs plus approfondis montreraient directement que le montant de subvention ne serait pas minime.
Constituer des unions de coopératives financièrement capables d’importer.
Aucune coopérative de base ne peut importer seule, mais trois coopératives disposant chacune d’environ 30 millions BIF atteignent ensemble le seuil d’un lot de 90 millions. Les unions, à l’échelle de la commune, sont la bonne taille pour importer, stocker, négocier les prix et distribuer. La loi sur les fertilisants prévoit d’ailleurs que des commandes groupées peuvent être autorisées par le Ministre (loi sur les fertilisants). Plusieurs principes nous paraissent essentiels :
Structurer et accompagner fortement.
Le risque de détournement est souvent opposé à ce type de mesure. Il est réel, mais maîtrisable, et moindre ici : les coopératives ont un besoin vital d’engrais, ce qui crée une forte incitation à utiliser le capital pour sa destination. Cette incitation doit néanmoins être encadrée par un appui à la gouvernance et à la comptabilité, des achats sur facture pro forma et des paiements sur compte bloqué, un audit indépendant des lots importés et un contrôle de qualité par les services compétents. Les difficultés de remboursement observées dans plusieurs coopératives ayant reçu l’appui de 10 millions montrent que la structuration n’est pas un accessoire : c’est la condition de la réussite.
Réduire progressivement la subvention aux engrais et la répartir sur d’autres intrants.
Concentrer près des deux tiers du budget agricole sur un seul facteur de production est peu efficace, alors que l’élevage représente à lui seul environ 24 % du PIB agricole (Iwacu). Une partie des ressources libérées doit aller aux semences de qualité, à la chaux et à la dolomie, à la fumure organique et au repeuplement du cheptel, qui conditionnent aussi l’efficacité de l’engrais minéral.
Aller vers le financement direct des ménages agricoles.
Dans son livret « Le financement direct des ménages agricoles au Burundi, une utopie ou un must?»https://adipburundi.org/storage/livres/document/Maquette%20Plaidoyer%20+%20couverture.pdf ADIP montre qu’un appui régulier de 100 000 BIF par ménage et par an pourrait transformer l’agriculture familiale. Le budget nécessaire, environ 200 milliards BIF, représente quelque 6 % du budget national et 1 % du PIB, soit moins que l’actuelle subvention aux fertilisants. Ce soutien laisse au ménage le choix de l’intrant le plus utile à son exploitation.
À titre illustratif, l’enveloppe actuelle de 307 milliards BIF pourrait être réaffectée ainsi la première année : 90 milliards (29 %) pour la dotation en capital des coopératives et de leurs unions ; 10 milliards (3 %) pour la structuration, l’accompagnement, l’audit et le contrôle de qualité ; 57 milliards (19 %) pour une subvention résiduelle ciblée sur les petits et moyens producteurs, dans les plafonds décrits plus haut ; 50 milliards (16 %) pour les autres intrants ; et 100 milliards (33 %) pour le financement direct d’un million de ménages à raison de 100 000 BIF chacun. La dotation en capital se reconstituant par les remboursements, la part du financement direct pourrait ensuite progresser vers les 200 milliards recommandés.
7. Conclusion
La décision d’ouvrir les importations d’engrais va dans le bon sens : elle rompt avec la dépendance à un fournisseur unique et reconnaît aux coopératives un rôle d’acteur économique. Mais en l’état, elle n’est accessible qu’à une infime minorité : moins de 1 % des coopératives peuvent mobiliser les 80 à 100 millions BIF nécessaires à un seul lot.
Elle peut devenir une vraie réforme si elle s’accompagne de quatre décisions : orienter les industriels et les grands commerçants vers l’importation au prix du marché, en réservant strictement la subvention aux petits et moyens producteurs ; capitaliser les coopératives avec une partie des fonds de subvention ; les regrouper en unions capables d’importer ; et rééquilibrer progressivement le soutien public vers d’autres intrants et vers le financement direct des ménages. Le Burundi dispose déjà des moyens financiers de cette transition ; il s’agit de les utiliser autrement.
Travailler sur les vrais problèmes, utiliser la bonne approche, produire impact.
Association pour la Dignité Paysanne, Bujumbura, le 22 octobre 2026
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