Moderniser l’élevage, protéger les champs agricoles et réduire les conflits entre voisins : les objectifs de la stabulation permanente paraissent légitimes. Mais une question dérange de plus en plus dans les collines rurales : peut-on imposer des réformes au monde paysan sans consulter ceux qui vivent quotidiennement de l’agriculture et de l’élevage ? Derrière les sanctions contre la divagation des animaux se cache un débat plus profond sur la place du paysan dans les décisions qui concernent son avenir, sa dignité et sa survie économique.
Dans plusieurs zones, les autorités renforcent actuellement les mesures contre la divagation des animaux domestiques. Les amendes tombent, les contrôles se multiplient et les éleveurs sont appelés à respecter strictement la loi sur la stabulation permanente. Ici et là, les réseaux sociaux relayent de nombreux cas.
Sur le principe, beaucoup reconnaissent que cette mesure répond à une réalité longtemps dénoncée : les champs détruits par des troupeaux laissés sans surveillance, les conflits permanents entre voisins, les tensions entre agriculteurs et éleveurs. La loi n°1/21 du 4 octobre 2018 portant stabulation permanente et interdiction de la divagation des animaux domestiques et de la basse-cour poursuit ainsi des objectifs légitimes : protéger les cultures, améliorer la productivité agricole et animale, prévenir les maladies et renforcer la cohésion sociale.
Pour de nombreux habitants, les effets positifs commencent déjà à se faire sentir.
« Avant, les animaux causaient beaucoup de dégâts dans les champs. Les conflits étaient fréquents. Aujourd’hui, la situation s’est améliorée », témoigne Nzeyimana Joseph, habitant de la colline Cibitoke.
Les autorités locales rappellent également que ces mesures ne visent pas à punir les éleveurs, mais à instaurer une meilleure organisation de l’élevage. Tout animal trouvé en divagation peut cependant entraîner de lourdes sanctions. Une vache peut coûter jusqu’à 100 000 FBu d’amende, sans compter les réparations des dégâts causés aux cultures.
Mais derrière cette volonté de modernisation, une question fondamentale demeure :
peut-on décider de l’avenir du paysan sans consulter le paysan lui-même ?
Car si la stabulation permanente semble pertinente sur le papier, sa mise en œuvre soulève de nombreuses inquiétudes dans les collines rurales. Nourrir du bétail à domicile exige du fourrage disponible toute l’année, des terres suffisantes, de l’eau, des infrastructures adaptées et surtout des moyens financiers que beaucoup de petits éleveurs ne possèdent pas.
Le petit paysan a-t-il réellement été écouté avant l’application de cette loi ?
A-t-on pris le temps de comprendre ses capacités, ses limites et ses réalités quotidiennes ?
Dans les campagnes burundaises, la vache n’est pas seulement un animal. Elle représente l’épargne familiale, la fertilité des champs, la sécurité alimentaire, le lait pour les enfants, le fumier organique pour les cultures et parfois même la dignité sociale du ménage.
Imposer des mesures sans accompagnement suffisant risque de produire des effets contraires aux objectifs recherchés. Certains éleveurs pourraient être contraints de vendre une partie de leur bétail faute de moyens pour nourrir les animaux en stabulation. Une diminution du cheptel pourrait entraîner une baisse de la production de lait, de viande et surtout du fumier organique indispensable à l’agriculture familiale.
Et lorsque le fumier diminue, la fertilité des sols baisse également. La production agricole peut alors chuter, avec des conséquences directes sur les revenus des ménages ruraux et sur les prix des denrées alimentaires.
Le développement rural ne peut pas se construire uniquement à travers des interdictions et des sanctions. Il doit se construire avec les paysans, autour des paysans et à partir des réalités vécues par les paysans.
Moderniser l’élevage est nécessaire. Protéger les champs agricoles est indispensable. Mais toute réforme durable doit commencer par une démarche simple et essentielle : écouter ceux qui vivent de la terre et du bétail.
Consulter le paysan avant toute décision qui le concerne n’est pas une faveur.
C’est une condition fondamentale pour bâtir des politiques rurales efficaces, justes et durables.
Les autorités administratives, les décideurs et les partenaires du développement sont ainsi appelés non seulement à sensibiliser les éleveurs, mais surtout à créer des espaces réels de dialogue avec les communautés rurales. Car un paysan consulté devient un acteur du changement. Un paysan ignoré finit souvent par subir des réformes qu’il ne peut ni comprendre pleinement ni appliquer durablement.
Le Burundi rural a besoin de lois adaptées à ses réalités, mais il a surtout besoin d’un développement qui respecte la voix, la dignité et l’expérience de ceux qui nourrissent la nation.